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Ni l'un, ni l'autre

ChériChérie, mise en scène Manon Krüttli, avec Tomas Gonzalez, Arnaud Huguenin, Pierre Piton, Matteo Prandi et Tamaïti Torlasco, au Théâtre 2.21.

Noir complet, pendant plusieurs minutes. L’œil s’habitue gentiment à la pénombre, lorsqu’une faible lumière laisse apparaître en fond de scène une forme blanche, mouvante. On distingue un sweatshirt. Sur un air tiré du Didon et Enée de Purcell ─ remember me when I am laid in earth ─ la danse du sweatshirt hypnotise le public, belle et inquiétante.


Alors que la lumière reprend du terrain, la musique se tait, le sweatshirt devient une silhouette humaine et la parole s’ouvre : enfouie sous le vêtement, sorte de peau indéfinie et fantasmatique qu’elle portera sur elle une bonne partie du spectacle, la comédienne Tamaïti Torlasco s’adresse à nous. On entre alors dans l’intimité d’un corps qui souffre, d’une identité qui hésite.


ChériChérie, c’est avant tout un choix de textes, celui de la metteure en scène Manon Krüttli, qui traitent de la question du genre et de l’identité sexuelle. On découvre alors deux voix, qui se rapprochent mais ne se ressemblent pas.


Il y a d’abord celle d’Herculine/Abel Barbin, personne intersexe ayant vécu au XIXe siècle, qui évoque ses souvenirs de jeunesse, jusqu’au moment où elle a été assignée homme, suite à un examen médical. Puis il y a celle, plus contemporaine, de Paul B. Preciado, autrefois Beatriz, qui raconte son expérience de « dopage » à la testostérone en gel, vécu comme un acte politique dans le but de « trahir ce que la société a voulu faire d’elle ». De ces deux récits autobiographiques, portés sur scène par le jeu convaincant et multiple d’une seule comédienne, on retiendra notamment le décalage avec une société performative et normée ainsi que la difficulté dès l’enfance à se reconnaître dans un schéma binaire.


Mais si le thème est sérieux, certains moments ne manquent pas de nous amuser. Notamment grâce à l’apparition ponctuelle d’un chœur chorégraphique de quatre hommes, respectivement Tomas Gonzalez, Arnaud Huguenin, Pierre Piton et Matteo Prandi, qui vient apporter une touche joyeuse et décalée au spectacle et témoigne lui aussi d’une confusion des genres. De ces danses, on appréciera particulièrement le voguing, mouvement qui s’est développé dans les années 60-70 dans les ballrooms, lieux clos de sociabilité lesbiens et gays où le travestissement était souvent de mise.


Initié dans le cadre du Master en Mise en scène de la Manufacture, ChériChérie réussit à capter notre attention, et invite à nous réjouir des prochains projets de ces nouveaux venus sur la scène romande. On attend la suite.

©Aline Palet

A voir: au Théâtre 2.21 (Lausanne) jusqu’au 9 octobre 2016.

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